Dessiner
mon Mandala
150 kilomètres autour du toit de l'Europe, préparés depuis une ville à 35 mètres d'altitude. Le récit d'un cercle, commencé il y a treize ans autour d'un manège à chevaux en Vendée.
« À partir du moment où tu te lances dans une telle circumnavigation, tu ne viens pas par hasard. »
De la Vendée
au Mont-Blanc
Je cours depuis 2009, depuis mon arrivée à Nantes pour le travail. Enfant, j'ai toujours vu mes oncles paternels (Gérard, Luc, Alain) courir, des courses locales, des marathons et notamment le Raid des Chaussées en Vendée, ce raid multisport mythique né en 1993 le long de la Sèvre, qui enchaînait course à pied, VTT, canoë, tir à l'arc, etc… sur deux jours et une nuit, en orientation. Ce sont eux qui m'ont mis le pied à l'étrier et implicitement encouragé à prendre mon premier dossard, en octobre 2011 : les Foulées choletaises, un 10 km.
Un manège à chevaux et des drapeaux de prière
En 2013, puis en 2015, j'ai participé à mon premier trail, le Hash Orient Trail, une course organisée par Bruno Poirier chez lui, à Saint-Aubin-des-Ormeaux. Le format était l'ancêtre des backyards, des « derniers hommes debout » : une boucle en enduro, sans aucune assistance, à parcourir une, deux ou trois fois et pour les plus mordus, un quatrième tour : le défi « KD+ ». Le seul ravitaillement autorisé : le tien, posé sur l'aire d'arrivée, une planche sur deux tréteaux.
J'avais été très séduit par l'organisation, hyper intimiste : des drapeaux de prière népalais accrochés autour d'un manège à chevaux, une centaine de coureurs maximum, départ simple, vraiment sans chichi. Un gros coup de cœur. Et on n'était qu'en 2013 : ce n'était pas encore la déferlante du trail.
Suite à ça, je suis toujours resté connecté à l'univers des Chevaliers du Vent et à leur devise, « Courir le Ciel ». Leurs récits d'aventure au Népal m'ont toujours fait rêver, d'autant qu'un voisin et père d'une amie, Thierry Geffard, était allé courir l'Annapurna Mandala Trail avec son fils Thibaut, un défi père-fils bouclé à la 8e place en 2016 après plus de 73 heures de course.
Un film tourné avec les Chevaliers du Vent au Népal, à la source de l'aventure.
Ma boîte à dossards se remplit doucement
Après la découverte de la course à pied et de mes premiers trails, j'ai augmenté la distance très raisonnablement jusqu'au trail de l'île d'Yeu (45 km, 2015) puis Mauves en Vert (56 km, 2016). Ensuite, de 2017 à 2023, les travaux dans la maison, le COVID, des enfants encore petits, d'autres priorités prennent le pas sur l'entraînement. Je continue à courir, mais sur des petites distances, surtout locales : Festitrail, Meltonic, le Trail du Père Noël, parfois les mêmes courses chaque année. Je participe à plusieurs reprises au Dernier Homme Debout en Vendée avec un record à 9 boucles, mon plus long format à l'époque. Et puis les distances se remettent à s'allonger, doucement, avec l'envie de découvrir de nouveaux territoires : les Templiers 80 km en 2023, la VVX 82 km et l'Ultra Castle Tour 104 km en 2024, la Maxi-Race 95 km et la SaintéLyon en 2025. L'année dernière, j'ai aussi fait un off qui me tenait à cœur : la descente de la Sèvre depuis Mallièvre jusqu'à Nantes, une trace logique, historique, qui me faisait envie depuis cinq ans, pour relier mes origines à là où je vis aujourd'hui (89 km).
Quinze ans de dossards+De mon premier 10 km en 2011 aux 150 km du Mandala : le détail de mon parcours de coureur, année après année.
Le déclic
En 2026, j'allais avoir 40 ans et je cherchais une course plus marquante que les autres. Il y avait les sirènes de l'UTMB, mais entre la course aux running stones, le côté hors-norme de la course et la logistique depuis Nantes et le coût d'un dossard et d'un logement à Chamonix cette semaine-là, c'est un investissement personnel et familial énorme. Et surtout, je me suis souvenu d'une photo qu'Hélène Léger avait postée sur Instagram en 2020 à l'issue du tout premier Mandala. Ça a été le déclic. Ses récits et ceux de Christine, ont fini de me convaincre : ce serait pour mes 40 ans. Je ne savais pas encore qu'Hélène serait, elle aussi, au départ de cette édition, ni où nos chemins se croiseraient.
Le Mandala du Mont-Blanc est né en plein Covid, dans le cadre de l'« UTMB Virtual » : une poignée de coureurs, invités par les Chevaliers du Vent, sont partis tracer leur propre cercle autour du Mont-Blanc. Dans la philosophie bouddhiste, le mandala est la représentation symbolique de l'univers — un centre, un cercle autour. Vingt-cinq partants le 27 août 2020 à 4 h du matin devant l'église de Chamonix, en lecture de carte ou trace GPX, deux ravitaillements personnels. Dix finishers, dont Hélène Léger et Lucas Furet — un duo nantais — en 38h25'58, première féminine. Avant moi, une autre Nantaise avait prouvé que le Mandala pouvait se préparer depuis l'estuaire de la Loire.
ARCHIVE · « Dessine-moi un mandala », Wider Magazine, texte de Bruno Poirier, photos de @remi_blomme
« Le CV, chacun le porte en soi »
C'est pour ça que j'ai contacté Bruno en juillet 2025, en lui demandant quel « CV » il fallait avoir pour participer. Sa réponse :
« Le CV, je ne vais pas faire l'original, mais chacun le porte en soi. À partir du moment où tu te lances dans une telle circumnavigation autour du Mont-Blanc, tu ne viens pas par hasard. […] Je me suis permis de regarder ton Index ITRA et UTMB, je ne me fais pas de souci pour toi. »
Namasté. Bruno.
Quelques mois plus tard, en janvier, j'étais inscrit. Le cercle commencé autour d'un manège à chevaux en 2013 allait se refermer autour du Mont-Blanc, avec le même organisateur, treize ans plus tard.
Fabriquer la montagne
à Nantes
Le problème tenait en une phrase : préparer un tour du Mont-Blanc (150 km, plus de 7 600 m de dénivelé, des cols à 2 665 m) depuis une ville à 35 m d'altitude, avec un travail à plein temps et une vie de famille. Le point culminant près de chez moi : la côte de l'Observatoire, à la Roche Ballue, 33 m de dénivelé par montée. Chose amusante : ma commune s'appelle La Montagne. Ne cherchez pas le massif : c'est un village au bord de la Loire, qui culmine à trente-cinq mètres. J'ai donc préparé le toit de l'Europe depuis La Montagne. Au sens le plus littéral et le plus ironique du terme.
911 km. 24 380 m de D+.
18 semaines. Zéro montagne.
1 · Fabriquer du dénivelé
Un tour du Mont-Blanc, c'est avant tout du dénivelé : plus de 7 600 mètres à grimper. Le problème, quand on habite à trente-cinq mètres d'altitude, c'est qu'il faut aller le chercher là où il n'existe pas.
Ma solution tenait sur une boucle de trois cent trente mètres : la côte de l'Observatoire, à la Roche Ballue. Trente-trois mètres de dénivelé par montée, trois minutes vingt l'aller-retour. Alors j'ai fait des allers-retours. Beaucoup d'allers-retours. Le jour du plus gros week-end choc, cinquante-six montées en quatre blocs, de quoi accumuler 2 282 mètres de dénivelé en une seule sortie.
Il y a quelque chose de paradoxal là-dedans. Ces formats répétitifs et ingrats, la même côte pendant des heures, toujours le même paysage, sont une école mentale redoutable. Quand on apprend à encaisser la monotonie, à tenir sans que rien ne change autour de soi, courir dans un décor grandiose qui se renouvelle à chaque virage devient presque un luxe. C'est presque plus simple.
Honnêtement, la motivation n'est pas toujours au rendez-vous et ce n'est pas grave. Sortir sous la pluie, sur la même côte encore et encore, ce n'est pas l'envie qui me fait y aller : c'est la discipline, le fait que c'était prévu, tout simplement.
LA ROCHE BALLUE, À DEUX PAS DE LA MONTAGNE — la trace du WE choc, 34 km · fond © OpenStreetMap
Le profil du WE choc, 35,4 km, l'accordéon des navettes en quatre blocs. Plus raide que le Mandala.
2 · Fabriquer des cols
Accumuler du dénivelé, c'est une chose. Reproduire la pente d'un col alpin, une autre. Les montées du Mont-Blanc grimpent à 14, 16, parfois 18 %. Introuvable au bord de la Loire. Ma réponse : le tapis incliné, poussé à son angle maximal, en marche rapide, de la semaine 6 à la semaine 16.
C'était devenu ma montagne intérieure : une heure vingt sur place, à fixer un mur de salle de sport, à simuler une pente que je ne verrais qu'en juillet. Répétitif, oui. Mais quand j'ai attaqué les vrais cols, mes jambes connaissaient déjà le geste.
Le tapis a fonctionné. L'efficacité de montée fabriquée dans une salle de sport nantaise s'est transférée, presque valeur pour valeur, sur les cols du massif du Mont-Blanc.
Les séances sur tapis en détails+Des séances de marche rapide sur tapis incliné pour reproduire les pentes du Mont-Blanc (14 à 18 %) dans un environnement contrôlé. Vitesses calibrées de 5,5 km/h à 4 % jusqu'à 4,5 km/h à 18 %.
Des séances de marche rapide sur tapis incliné pour reproduire les pentes du Mont-Blanc (14 à 18 %) dans un environnement contrôlé. Vitesses calibrées de 5,5 km/h à 4 % jusqu'à 4,5 km/h à 18 %. Pour mesurer l'efficacité, j'ai reproduit deux fois la même séance à 6 semaines d'intervalle et mesuré une fréquence cardiaque en baisse de 12 à 15 % sur chaque palier. La séance pic (S13 : 1h20, 18 %, 861 m de D+) simulait la montée la plus raide du parcours, celle du Col de la Balme.
Le transfert tapis → montagne
| Tapis (Nantes, salle de sport) | Course (Mandala, cols alpins) |
|---|---|
| 14 % à 630 m/h | Col du Bonhomme (13 %) : 657 m/h |
| 18 % à 810 m/h | Col de la Balme (18 %) : 646 m/h — après 30 h de course |
| FC 88 à 14 % | FC 110 au Grand Col Ferret (19 %) |
3 · Fabriquer un corps capable de tenir
Derrière tout ça, une blessure que je traîne depuis des années : une tendinopathie du tibial postérieur gauche, ce tendon qui soutient la voûte plantaire et que mes pieds plats mettent en tension à chaque foulée, avec des réactions en chaîne jusqu'au genou. La douleur revient par vagues, se calme avec le repos, revient encore. En juillet 2025, une IRM indique une ténosynovite franche, non fissuraire. Le tendon est enflammé, pas déchiré. Traduction : c'est gérable, à condition de composer avec.
Pendant cinq ou six ans, j'ai couru en zero drop, persuadé qu'il fallait renforcer le pied plutôt que l'assister. J'ai à peu près tout essayé côté chaussures et c'est facile de mettre la faute sur elles. Mais avec cette pathologie, la biomécanique est têtue : il me faut un peu de drop, 4 ou 6 mm minimum, pour soulager le tendon. J'ai fini par trouver mon équilibre dans une rotation raisonnée, des semelles orthopédiques sur mesure. Une référence m'a aidé à y croire : Claire Bannwarth, qui court les formats les plus extrêmes du monde en composant avec la même pathologie. Le tendon n'interdit rien, il impose d'être attentif.
La méthode, c'était surtout quatorze mois de kinésithérapie hebdomadaire chez Anthony : renforcement ciblé, un protocole à domicile et une vigilance de chaque séance. Le pari : que le renforcement rende la course possible.
Concrètement, ça s'est traduit par des séances de charge que je n'avais jamais faites avant : du Seated Calf jusqu'à 130 kg pour le mollet et le tendon, des squats unilatéraux, beaucoup de fentes et énormément de leg extension, un exercice sur lequel j'ai passé un temps considérable pour muscler les quadriceps et protéger le genou en descente.
Résultat : zéro jour d'arrêt pour blessure sur les 18 semaines et un tendon resté silencieux du premier au dernier kilomètre du Mandala.
Le pilier invisible : quatorze mois de renforcement
Aparté — le tibial postérieur, ce chef d'orchestre discret+Le tendon du tibial postérieur descend derrière la malléole interne, à l'intérieur de la cheville et vient s'attacher sous le pied. C'est l'un des principaux soutiens de la voûte plantaire : à chaque appui, il contrôle l'affaissement du pied et participe à l'amortissement, puis à la propulsion.
Le tendon du tibial postérieur descend derrière la malléole interne, à l'intérieur de la cheville et vient s'attacher sous le pied. C'est l'un des principaux soutiens de la voûte plantaire : à chaque appui, il contrôle l'affaissement du pied et participe à l'amortissement, puis à la propulsion. Un travail de tous les instants, répété des dizaines de milliers de fois sur un ultra.
Chez les coureurs, c'est une zone fragile et les pieds plats en font une cible privilégiée : quand la voûte s'affaisse trop à chaque foulée (on parle d'hyperpronation), le tendon travaille davantage, se fatigue et finit par s'irriter. Un cercle vicieux peut alors s'installer, un tendon affaibli soutenant moins bien la voûte, ce qui accentue l'affaissement, ce qui sursollicite encore le tendon. D'où l'importance d'agir tôt, par le renforcement et un bon soutien (chaussures, semelles), plutôt que de « courir à travers » la douleur.
Sources : Tibialis posterior in health and disease (Journal of Foot and Ankle Research, 2009) ; The Running Clinic, « Tendinopathy or Posterior Tibial Tendon Dysfunction ».
Pourquoi le renforcement ? La réponse d'Anthony Le Cocq+« Le renforcement, c'est d'abord améliorer la qualité de la foulée : être plus fort, plus efficace, plus efficient à chaque appui, ce qui améliore l'économie de course. Le travail à charges lourdes agit aussi sur le système nerveux.
Kinésithérapeute au 2PRS à La Montagne
« Le renforcement, c'est d'abord améliorer la qualité de la foulée : être plus fort, plus efficace, plus efficient à chaque appui, ce qui améliore l'économie de course. Le travail à charges lourdes agit aussi sur le système nerveux.
C'est ensuite renforcer les structures musculaires et tendineuses. Une foulée représente plusieurs fois le poids de corps à encaisser et les études montrent bien le rôle du renforcement pour améliorer la tolérance des tissus et des articulations. Ce travail peut prendre différentes formes selon la zone que l'on cherche à cibler, par exemple de l'isométrique, de l'excentrique ou du travail à charge lourde en tempo lent.
C'est enfin corriger les déficits. Aujourd'hui, on sait évaluer la force musculaire et ces évaluations révèlent presque toujours des déficits liés aux antécédents ou aux blessures en cours. Il est primordial de travailler dessus pour se présenter au départ sans douleur ni déficit notable.
D'un point de vue plus personnel, ça renforce aussi la confiance en soi : se sentir plus fort, mieux accepter l'effort, physique comme mental.
Une réserve, cependant : il faut adapter le renforcement à la charge demandée par le plan d'entraînement et bien vérifier l'exécution de certains mouvements. »
4 · Fabriquer du temps
Entre un travail à plein temps et deux enfants de 6 et 9 ans, mon budget d'entraînement plafonnait à 6-8 heures par semaine, loin des 10 à 15 heures qu'on recommande pour un ultra alpin. Tout l'enjeu : caser un maximum de spécificité dans un minimum de temps, sans jamais rogner sur le sommeil ou la famille.
D'où une semaine millimétrée, toujours le même squelette : lundi, tapis incliné et parfois un complément de renforcement haut du corps ; mardi, seuil ; mercredi, kiné chez Anthony, le rendez-vous non négociable ; jeudi, footing cool ; vendredi, côtes ; le week-end, sortie longue ou week-end choc selon la phase. Les séances de seuil, je les ai gardées tout du long, pour ne pas perdre le travail aérobie construit pendant la préparation du semi-marathon de l'hiver.
Comment le plan s'est calibré — les contraintes chiffrées+Le point de départ, c'est l'historique : environ 2 300 km et 44 000 m de D+ par an, une base de 45 à 50 km par semaine. Ma meilleure préparation, celle de la VVX 2024, avait culminé à 78 km par semaine sur 550 km en 12 semaines.
Le point de départ, c'est l'historique : environ 2 300 km et 44 000 m de D+ par an, une base de 45 à 50 km par semaine. Ma meilleure préparation, celle de la VVX 2024, avait culminé à 78 km par semaine sur 550 km en 12 semaines. C'était un plafond que je ne pouvais pas dépasser sans risque, en 2025, je m'étais blessé en préparant la Maxi-Race 2025 après avoir voulu trop en faire.
Le Mandala, annoncé à 150 km et 8000 m de D+, imposait un volume de dénivelé jamais atteint dans mes préparations précédentes. Le ratio D+ par kilomètre du Mandala, 53, dépasse celui de la VVX (30) ou des Templiers (44). Seule la Maxi-Race (52) s'en approchait, mais sur 95 km, pas 150. Tout le défi était là : tenir ce niveau de dénivelé par kilomètre sur une distance jamais courue.
| Course | Distance | D+ | Ratio D+/km |
|---|---|---|---|
| VVX 2024 | 82 km | 2 500 m | 30 |
| Templiers 2023 | 80 km | 3 500 m | 44 |
| Maxi-Race 2025 | 95 km | 4 919 m | 52 |
| Mandala 2026 | 150 km | 8 000 m | 53 |
La montée en charge a suivi la règle des 10 à 15 % par semaine, préconisée par Thomas Lorblanchet et Guillaume Millet. En partant d'une moyenne cet hiver de 50 km par semaine pour atteindre 85 km en dix semaines, cela représente 5 à 7 % de progression hebdomadaire, avec une semaine de décharge au milieu. Un rythme volontairement conservateur.
Le dénivelé s'est construit avec trois outils : le tapis incliné, 500 à 860 m de D+ par séance sans l'impact mécanique de la descente, les navettes, jusqu'à 2 280 m de D+ en une seule sortie et une rando de trois jours, 2 700 m de D+ en volume de temps debout.
Mon tibial postérieur à gauche imposait une limite mécanique : chaque séance chargée en D+ stressait le tendon et le seuil de douleur 3/10 était la ligne rouge à ne pas franchir. Le temps disponible, entre travail et vie de famille avec deux enfants, plafonnait à 6-8 heures d'entraînement par semaine, loin des 10 à 15 heures habituellement recommandées pour un ultra alpin. La Maxi-Race m'avait montré qu'en faire trop menait tout droit à la blessure et donc à une préparation compromise.
Mes préparations précédentes, entre 380 et 700 km et 5 500 à 13 000 m de D+, n'avaient jamais dépassé 104 km en course. Le Mandala avec 150 km imposait une augmentation du volume et le facteur limitant identifié n'était pas le kilométrage mais le dénivelé : grimper des cols alpins à 2 500 m sans entraînement spécifique en montée, c'était courir à l'échec.
5 · Fabriquer de la confiance
Restait à vérifier que tout ça tenait la route. Pas dans un tableur : sur le terrain, jambes et tête engagées. Trois répétitions générales ont servi de crash-tests, chacune sa leçon : l'autonomie, le temps debout chargé, la nuit.
La sortie longue à Guerlédan (S11) : 38,5 km / 1 507 m D+ en autonomie autour du lac, sur une trace GPX d'Yves Héloury, 27 minutes plus vite que la même sortie un an plus tôt avec 91 % de dénivelé en plus.
La Rando autour du Sancy avec Audrey (S12) : trois jours dans le Massif Central, 58,5 km, avec un sac de 10 kg. Pas vraiment de l'entraînement, plutôt du temps volé à deux : du plaisir, un peu d'effort et surtout du temps debout, chargé, dehors, qui ne se refuse pas à trois mois du Mandala.
La course nocturne MarsiTrail (S13), avec l'ami Robson qui ne refuse jamais une proposition de course : 44,8 km de nuit à discuter tout le long comme toujours, mais un manque d'énergie notable en fin de bloc spécifique.
Le profil du MarsiTrail nocturne (S13), 45,2 km / 1 235 m D+, calculé depuis le GPX réel.
La courbe de forme — comment j'ai suivi ma fraîcheur (PMC)+Pendant toute la préparation, j'ai suivi de près ma « courbe de forme » (le PMC), un graphique qui croise trois choses : la forme de fond, accumulée sur les six dernières semaines ; la fatigue récente, sur les sept derniers jours ; et la fraîcheur, c'est-à-dire l'écart entre les deux.
Pendant toute la préparation, j'ai suivi de près ma « courbe de forme » (le PMC), un graphique qui croise trois choses : la forme de fond, accumulée sur les six dernières semaines ; la fatigue récente, sur les sept derniers jours ; et la fraîcheur, c'est-à-dire l'écart entre les deux. En clair : plus on s'entraîne, plus la forme monte, mais plus la fatigue grimpe aussi. Tout l'art de l'affûtage consiste à faire redescendre la fatigue sans perdre la forme, pour arriver frais le jour J.
Ma forme de fond est passée de 42 en février à 380 au pic de la semaine 14. Puis l'affûtage selon Guillaume Millet a fait son travail : le volume fond de 60 à 80 %, l'intensité reste, la fatigue s'évapore. Au matin du 10 juillet, mon indicateur de fraîcheur était au plus haut de toute l'année.
18 semaines, 4 phases — le volume semaine par semaine+Les deux week-ends chocs (S8 et S14 sur le graphique) ont été placés selon les principes de Guillaume Millet : deux à six par an maximum, espacés d'environ six semaines, le dernier à trois semaines minimum de la course. Guillaume Millet compare ça à un « compte épargne-temps »
Les deux week-ends chocs (S8 et S14 sur le graphique) ont été placés selon les principes de Guillaume Millet : deux à six par an maximum, espacés d'environ six semaines, le dernier à trois semaines minimum de la course. Guillaume Millet compare ça à un « compte épargne-temps » : on stocke des heures de volume sur des week-ends dédiés, ce qui permet de garder des semaines raisonnables le reste du temps.
Le plan s'est construit en quatre phases sur 18 semaines, après un hiver sur route et dès le lendemain du semi-marathon de Saint-Sylvain-d'Anjou le 1er mars (1h33, ma meilleure référence perso) : une base aérobie (S1-S6), un développement spécifique (S7-S13), une consolidation (S14-S15), puis trois semaines d'affûtage.
Chaque semaine respectait le même schéma, inspiré de Thomas Lorblanchet (quatre à cinq séances par semaine pour un ultra) et adapté à mes contraintes : une séance de D+ sur tapis et une séance de côtes pour la spécificité montée, une séance de seuil pour maintenir la vitesse aérobie, une sortie longue pour l'endurance et le temps debout, une séance d'endurance fondamentale pour le volume de récupération, une séance de kiné pour la protection structurelle et un à deux jours de repos pour l'assimilation. Les week-ends chocs (S8 et S14) concentraient deux jours de charge pour simuler l'enchaînement propre au Mandala.
Quatre semaines (S15 à S18) d'affûtage selon les principes de Guillaume Millet : réduction du volume de 60 à 80 %, maintien de l'intensité au seuil, rebond modéré en S16. La VVX, ma meilleure course, s'était contentée d'un affûtage de trois semaines ; le Mandala, plus long, en justifiait quatre. Je préférais arriver bien reposé plutôt qu'épuisé.
| Prépa | Durée | Km | D+ | Course |
|---|---|---|---|---|
| Templiers 2023 | 12 sem | 380 | 5 500 | 75 km |
| VVX 2024 | 12 sem | 550 | 9 500 | 82 km |
| Ultra Castle Tour 2024 | 12 sem | 700 | 13 000 | 104 km |
| Maxi-Race 2025 | 16 sem | 650 | 12 000 | 95 km |
| Mandala 2026 | 18 sem | 911 | 24 380 | 150 km |
Sources : sur quoi s'est appuyée cette prépa
- Guillaume Millet, Ultra-Trail : plaisir, performance et santé (2e éd., Outdoor Éditions) : périodisation, fatigue neuromusculaire, principes d'affûtage.
- François D'Haene (avec son entraîneur Christophe Malardé), masterclass Atteindre ses objectifs en trail (Uptrack) : blocs de charge, week-ends chocs, « chaînage » entre deux courses.
- Thomas Lorblanchet (Physionline), champion du monde de trail 2009, quadruple vainqueur des Templiers : méthode pour coureurs sans accès montagne : tapis incliné, navettes, WE chocs.
- Cyril Forestier, courir-mieux.fr : calibration de l'intensité, gestion du seuil, formats de fractionné.
Autour
du Mont-Blanc
J'arrive à Chamonix le mercredi après-midi, ma première fois ici. Je suis époustouflé face au Mont-Blanc, face à ces aiguilles, cette vallée : je ne sais pas où regarder. Jusqu'ici, le Mandala était resté quelque chose d'abstrait : un plan d'entraînement, des kilomètres, du dénivelé, des tableaux Excel. Face au massif, il devient soudain concret. Ma première pensée : « samedi, on va débarquer en courant, les gens vont nous prendre pour des fous ». Puis je réalise qu'ici, on croise toute la journée des gens qui courent, des gens sur le TMB, des gens avec du matériel d'escalade ou d'alpinisme. C'est l'ambiance de Chamonix.
Une piste, sûrement la plus belle de France
La veille du départ, un petit footing dans Chamonix, les jambes sont légères, avec un passage obligé sur la piste d'athlétisme de la ville. Sûrement la plus belle piste de France : tartan rouge, le Mont-Blanc et ses glaciers juste au-dessus des tribunes, comme décor.
Le trophée avant la course
Jeudi 18h, retrait des dossards. Bruno m'accueille d'un « Enfin ! » : là, je ne peux plus reculer. On me remet une bière, une belle serviette Raidlight avec le tracé du Mandala et mon dossard, en tissu, comme sur la course de 2013 à Saint-Aubin-des-Ormeaux : certains repères ne changent pas. On récupère aussi une belle pièce en bois, fabriquée au Népal, avec l'inscription gravée Mandala du Mont-Blanc. C'est la première fois que je prends le départ d'une course avec le trophée déjà dans les mains. Comme si le plus dur était déjà fait et qu'il ne restait plus qu'à courir. C'est aussi le moment de déposer mes deux sacs de délestage, ceux qui m'attendront en route. Le système est artisanal et redoutablement efficace : un scotch de couleur pour chaque base de vie, rouge pour Courmayeur, bleu pour Champex. Impossible de se tromper. Je ne connais aucun visage. Je discute avec une personne, puis une deuxième : Gauthier, « le Goat » (Gauthier Boclinville de son vrai nom), qui connaît le coin comme sa poche et dont le petit plaisir est d'aller chercher les variantes les plus engagées. Il vise Courmayeur, en guise de dernière sortie avant la Crossing Switzerland, dix jours plus tard, environ 390 km et plus de 23 000 m de D+, qu'il bouclera en 97h36'07, à la 8e place. Ici, on ne rigole pas. Je fais aussi la connaissance de William, venu de Pau et de Christophe et Cyrielle, un couple qui sera là pour assurer l'assistance de William... et un peu celle de tout le monde. Photo devant l'église, retour à l'appartement : pâtes, patates douces, tofu, le sac est prêt depuis longtemps, pas besoin d'un énième check.
Comment je me suis fixé l'objectif de 35 heures
Sur un ultra en montagne, la distance seule ne veut rien dire : ce qui compte aussi, c'est le dénivelé. J'ai donc découpé le parcours col par col et estimé le temps de chaque portion avec une règle simple : environ 8 km/h sur le plat, 500 m de montée à l'heure et les descentes un peu plus rapides. Restait à tenir compte de la fatigue : un col grimpé au 120e kilomètre coûte bien plus cher qu'au 30e, alors j'ai ralenti mes estimations au fil du parcours. Le tout recalé sur mes courses passées, surtout la Maxi-Race (95 km en 19h40), pour coller à mon niveau réel. Ça donnait trois scénarios.
Trois scénarios, un choix
- Bon jour environ 31 heures
- Réaliste environ 34 heures
- Jour difficile environ 37 heures
J'ai retenu 35 heures tout compris : 34 heures d'effort, plus une heure de ravitaillement (30 minutes à Courmayeur, 30 minutes à Champex). Un cran plus prudent que le scénario réaliste, pour garder de la marge sur la barrière horaire fixée à 42 heures.
Le résultat : 34h34. Entre le scénario réaliste et le bon jour, 43 minutes sous l'objectif. Le modèle était juste, avec un peu de marge de sécurité en poche.
Un tracé, mille variantes
Le tracé officiel du Mandala reprend l'itinéraire de l'UTMB de 2003, avec deux différences majeures : le passage par le Col des Fours et la montée au Col de Balme pour conclure, avec vue sur Chamonix. Entre les deux, chacun est libre d'ajouter, ou non, ses propres variantes : Col du Tricot, Fenêtre d'Arpette, refuge Bonatti, Tête aux Vents… Autant de mandalas différents, dessinés par autant de coureurs.
Ces derniers jours, sur le groupe WhatsApp, ça discute beaucoup : les variantes engagées d'un côté, plus roulantes de nuit de l'autre, sur de la route. On compare les Mandalas déjà bouclés, les expériences de chacun, le tracé historique du TMB face à celui de l'UTMB. Après avoir étudié les possibilités, je me décide à rester sur la trace originale, en groupe, même si le refuge Bonatti, juste après Courmayeur, me tente un instant. On restera ensemble. Je me garde seulement une option, selon la forme en fin de course : monter à la Tête aux Vents.
À l'origine du Mandala
Derrière le Mandala, il y a un homme et une vie entière tournée vers l'Himalaya. Bruno Poirier court le ciel depuis son premier voyage au Népal, en 1987. « Chevalier du Vent » depuis 1992, il est de ceux qui ont inventé la course par étapes en très haute altitude, là où l'air se raréfie. On lui doit des épreuves devenues mythiques dans le petit monde du trail himalayen : l'Annapurna Mandala Trail, né en 2000, dont notre tour du Mont-Blanc reprend le nom et l'esprit, mais aussi l'Everest Sky Race, le Himal Race, ou la Great Himal Race, une traversée du Népal d'est en ouest de près de 1 800 km.
Mais Bruno ne fait pas que courir. Dès 1991, il a fondé au Népal une association gérée sur place par des Népalais, au service des écoles : avec ce que rapportent ses livres, ses tee-shirts et ses pin's, il achète des crayons et des cahiers pour les enfants. C'est ça, l'esprit des Chevaliers du Vent.
Une courte nuit
Couché vers 21h30, le temps d'avoir eu ma femme et mes enfants en visio et de découvrir un montage photo très drôle d'encouragement réalisé par mes collègues, le réveil est réglé pour 2h45. En parallèle, la France joue son quart de finale de Coupe du monde : réveillé une première fois, puis à nouveau vers 23h, deux buts marqués, victoire 2-0. Un sommeil léger, entrecoupé, difficile à évaluer. 2h45 : lentilles, affaires, rien n'a été oublié. Je marche tranquillement vers la ligne. Il n'y a plus rien à préparer. Pendant dix-huit semaines, chaque séance avait un objectif. À partir de maintenant, il ne reste plus qu'à faire confiance au travail accompli.
« Bon, bah, c'est parti »
Devant l'église, moins d'une dizaine de concurrents. On se checke, on se dit bonjour : 4h du matin, une poignée de coureurs qui partent faire le tour du massif comme on partirait en sortie longue entre potes. Petit topo sécurité : avant Les Houches, un sentier est menacé de chutes de pierres ; collégialement, le groupe décide d'y passer par la route, le moment venu. Une photo et à 4h03, c'est parti. Pas de coup de feu, pas de musique, juste « Bon, bah, c'est parti » et nous voilà à traverser la rue principale de Chamonix.
4h du matin devant l'église, puis la rue principale de Chamonix
Un peu avant 5 heures, aux Houches, arrêt rituel : la traditionnelle photo sous l'arche qui symbolise le départ du Tour du Mont-Blanc.
Dès le premier kilomètre, nous sommes trois : William (avec qui j'avais discuté la veille, quand on s'était regardés avec des grands yeux pendant que le Goat racontait ses variantes, en se disant sans un mot qu'on n'était clairement pas du même calibre) et Christophe — un autre que celui de l'assistance, venu faire à William la surprise de courir les 30 premiers kilomètres avec lui. Dans la montée du col de Voza, la première du parcours, nous rejoignons Clémence et Pierre : l'un d'eux s'était arrêté à Courmayeur l'an dernier ; depuis, ils se sont entraînés sérieusement et ils connaissent le terrain. Nous voilà cinq.
Courir avec eux, c'est un privilège : ils connaissent le coin, savent nommer les sommets qui nous entourent, situent chaque ligne de crête dans le noir. Et puis, alors que le jour n'est pas encore levé, il y a ce spectacle que je n'oublierai pas : un ballet de frontales qui monte, là-haut, vers le refuge du Goûter. Des cordées parties dans la nuit pour l'ascension du Mont-Blanc. Nous, on tourne autour ; eux, ils montent dessus.
Et c'est là, dans cette première montée, au lever du jour, qu'Hélène et Clément, partis à l'arrière, nous doublent à bon rythme : on ne les reverra plus. Hélène Léger qui six ans plus tôt, m'avait fait rêver en participant à cette course et qui terminera à nouveau première féminine.
Aux Contamines, Christophe s'arrête, comme prévu. Juste après, à Notre-Dame-de-la-Gorge, où quelques bénévoles prennent des photos au pied de la voie romaine, nous rejoignons Sylvain et Yann, deux Grenoblois, des habitués de la montagne. Un peu avant le Col du Bonhomme nous faisons nos premiers pas sur des restes de neige puis c'est ensemble que nous franchissons le Col des Fours, le toit du parcours.
C'est dans ces montées que ma préparation de plaine refait surface, d'une drôle de façon. Habitué à enchaîner les navettes sur ma côte de 33 mètres, je me suis mis à découper les ascensions alpines dans ce format. Ma montre m'annonçait 350 mètres de dénivelé jusqu'au col ? Je me disais : facile, c'est juste dix fois la montée de la côte de chez moi. Ça faisait sourire mes copains d'aventure, mais mentalement, ça marchait plutôt bien.
Au refuge de la Balme, dernier refuge avant d'attaquer le Bonhomme, Sylvain achète un sandwich alléchant « pour le manger en haut du col ». C'est là aussi que nous laissons Clémence et Pierre : on ne les reverra plus. Nous voilà quatre (William, Sylvain, Yann et moi) et c'est cette configuration qui tiendra. À 12h47, au refuge des Mottets, quelques kilomètres avant le Col de la Seigne, pause gourmande : une crêpe à la myrtille pour moi, pendant qu'on y retrouve Laurent, déjà attablé devant un dessert, accompagné de Najim. Laurent, je le connais de vue : les courses locales vendéennes et même une ou deux éditions du Hash Orient Trail. C'est là que Sylvain entame enfin son fameux sandwich. Il n'en mangera pas le tiers et le sandwich nous fera saliver plusieurs fois dans les heures qui suivent.
De Notre-Dame-de-la-Gorge au Col de la Seigne
Dans les montées de la Seigne puis du Col Chécrouit, je suis souvent à la traîne de mon groupe de quatre, qui, par sympathie, m'attend régulièrement. Avec Laurent et Najim, ni l'un ni l'autre au top, c'est un chassé-croisé permanent : ils s'arrêtent, je les double, ils me redoublent, au rythme de chacun. Laurent, de toute façon, avait prévu de s'arrêter à Courmayeur ; Najim, gêné physiquement, décidera de s'y arrêter aussi. Et pendant ce temps, on traverse des endroits à couper le souffle. Cette première section est la plus costaud du parcours en ratio dénivelé/distance : on enchaîne les cols et à chaque fois, j'en prends plein les yeux. C'est seulement la deuxième fois que je viens dans les Alpes (moi, je suis plus habitué aux Pyrénées) et je crois que chaque fois qu'on s'arrête, j'ai un petit mot pour mes collègues d'aventure : « c'est magnifique ». Le lac Combal, la moraine du glacier du Miage…
Dans l'après-midi, les randonneurs commencent à s'arrêter aux refuges, les chemins deviennent de plus en plus calmes. Toute la journée, ils nous ont arrêtés pour nous questionner : ce qu'on faisait là, si on allait dormir cette nuit, fascinés par ce Mandala. Et au détour d'une descente, un groupe d'enfants avec leurs animateurs ; alors qu'on s'éloigne, on entend l'un d'eux : « Regardez bien comment ils descendent, ils ne vont pas trop vite, ils sont en mode économie. » Il ne croyait pas si bien dire : dans les montées, ils me mettent des longueurs ; en descente, je crains pour mes quadris, de ne pas tenir la durée. Et je redoute particulièrement ce qui m'attend au bout de l'après-midi : la grande descente du Col Chécrouit vers Courmayeur. Anthony, mon kiné, qui avait fait le Tour du Mont-Blanc, m'avait prévenu : cette descente l'avait « tué ».
Elle est irrégulière, poussiéreuse, avec des passages raides parfois peu intéressants, sur des pistes de ski. Elle fait mal, mais je prends mon temps, avec les bâtons. Et finalement, elle se passe plutôt bien : quatorze mois de renforcement, ça protège aussi des descentes qu'il m'a fait redouter. On arrive à Courmayeur, un peu avant 18 heures.
La femme dont la photo m'avait fait rêver du Mandala m'a doublé au lever du soleil, dans la première montée. Six ans plus tard.
Les compagnons d'aventure
William et Christophe dès le premier kilomètre, Clémence et Pierre rejoints dans la montée de Voza, Sylvain et Yann plus loin. Bruno l'avait écrit : sur le Mandala, les coureurs s'associent en cours de route.
Le doute s'installe
« J'ai beaucoup douté du 20e au 70e kilomètre — mauvais en montée, nul en descente, à la traîne de mon groupe. Les autres semblent tellement à l'aise... Ce n'est clairement pas mon environnement, la montagne. »
Col des Fours, le toit du parcours
Le point culminant du Mandala. Les jambes ne répondent pas encore. La section en autonomie se gère refuge après refuge.
Lac Combal, l'Italie
Après la Seigne « qui a fait mal », le Val Vény. À 16h55 : « Très hâte d'arriver à la base de vie de Courmayeur, tout en bas, pour se changer et se requinquer avant d'attaquer la nuit. » Arrivée à 17h45 — 1h53 d'avance.
« C'est la chaleur humaine de cette première base de vie qui m'a rendu un second souffle — et il ne s'est plus éteint. »
Courmayeur, à la bonne franquette
La base de vie est installée le long d'un gymnase, en extérieur, à l'arrache ou à la bonne franquette, c'est selon. Quand j'arrive, Bruno est déjà là, sur le point de repartir. On récupère nos sacs de ravitaillement ; l'équipe d'assistance de William, Cyrielle et Christophe, est là et plusieurs bénévoles aux petits soins, dont Gauthier, le Goat, arrivé plusieurs heures avant moi, qui me fait chauffer de l'eau pour mon repas lyophilisé et un petit bouillon. J'y pensais depuis des heures : un risotto en Italie. Sauf que je me suis embrouillé dans la composition de mes sacs et le risotto s'est transformé en œufs brouillés aux légumes. C'était pas fou. (Le risotto, je le mangerai finalement à Champex. En Suisse.) Je prends bien le temps, cinquante minutes au moins : me changer complètement, me nettoyer aux lingettes, chaussettes neuves, recouche de NOK, recharge en nourriture et boisson. Et un constat qui m'interpelle : de tout ce que j'avais prévu pour cette première étape, je n'ai pas consommé grand-chose. En vidant mon sac, je découvre un mot glissé dedans par ma fille avant le départ : un dessin avec un « tu as gagné » écrit avant même que la course commence. Je reste quelques minutes à regarder ce dessin. Depuis le départ, toute mon attention était tournée vers la course. D'un coup, je pense à Audrey, Alice et Louis. Je replie soigneusement le papier et le remets dans mon sac. Il fera le reste du tour du Mont-Blanc avec moi. À 18h43, on repart à quatre.
Le Val Ferret, entre les éclairs
Personne n'est capable de repartir en courant : on trottine, on marche, le temps de digérer. Au bout d'une heure, l'un de nous digère mal : pause. Un banc, puis une petite prairie : dix minutes chrono posés dans l'herbe, personne ne dort vraiment. (Ou en tout cas, on essaie.) Moi, j'arrive à avoir ma famille au téléphone, dix bonnes minutes en suivant les gars au loin en marche rapide et un coup de boost terrible, dans un coin magnifique en bord de rivière. Derrière nous, on entend les orages, on voit les éclairs un peu partout dans la vallée et on a du mal à les situer. Les gars se lancent dans des calculs savants entre l'éclair et le tonnerre. Avec le recul, c'est la portion où j'aurais aimé courir pour gagner du temps, mais on est ensemble et c'est ainsi. Le plan : monter au moins jusqu'au refuge Elena et y faire le point. Là-haut, une appli qui montre les impacts de foudre et une confirmation qui arrive par le WhatsApp du groupe : les orages restent sur Courmayeur. Alors on prend la direction de la Suisse.
Le Val Ferret vers Arnouva, au bord de l'eau
Le Ferret dans le brouillard
Une ascension très particulière : dans le brouillard, on ne se voit quasiment pas les uns les autres, les frontales font des halos, on a du mal à voir devant nous. Mais boosté par l'orage dans le dos et par ce terrain qui me convient enfin, c'est moi qui prends le lead. Ça ne discute pas trop ; on monte sans presque s'arrêter, très vite. Un peu après 23 heures, le sommet du Grand Col Ferret : un vent de dingue. On ne s'y attarde pas : les vestes, une photo et on bascule en Suisse.
Un choix à faire
Dans la descente, quand le chemin s'élargit, les défaillances arrivent, surtout William, pris de crampes qui l'empêchent d'avancer. On discute tous les quatre : Yann et Sylvain, mieux à ce moment-là, partent devant ; « on se retrouvera sûrement ». Moi, je me pose mille questions. Je me sens parfaitement capable de descendre vite. Mais ça me fait mal au cœur de lâcher William : on ne s'est rien promis mais on est ensemble depuis le kilomètre un. Et puis dans deux kilomètres, ce sera peut-être moi qui irai moins bien et lui mieux et on se rattrapera : se lâcher en pleine nuit, en montagne, c'est un peu ridicule. On continue ensemble. Et on commence nos petits calculs : bientôt une heure du matin, douze kilomètres de bitume descendant et au rythme actuel, 4 km/h, plus de trois heures avant même la montée vers Champex. Le deal : un kilomètre de marche, un kilomètre de course. Qui se transforme vite en un kilomètre de marche pour deux ou trois de course. Sur cette longue route, on regagne beaucoup de temps, au point de redoubler Sylvain et Yann. Sylvain n'est pas terrible : une ampoule au pied l'embête et on s'inquiète un peu pour lui.
Puis la montée vers Champex, longue mais avalée à bon rythme, moi dans les pas de William qui ne s'arrête presque pas. Elle est ponctuée d'animaux sculptés en bois sur le bord du chemin et en pleine nuit, avec la fatigue, quand des sangliers apparaissent dans le halo de la frontale, il faut être serein pour se convaincre que ce ne sont pas des hallucinations. Dans cette portion, on tombe aussi sur Christine, celle-là même dont les récits m'avaient aidé à me lancer. Maman de six enfants, de très belles places en ultra, passée dans le podcast Culotte Trail. Elle traverse une passe difficile, s'est arrêtée plusieurs fois sur le bas-côté, ne peut plus courir à cause de ses pieds. Ça fait mal au cœur de la doubler. Par chance, William a une crème pour les crevasses, il la lui donne et elle l'aidera vraiment pour la suite.
Champex, 3h55 : la leçon de Christophe
On arrive au bord du lac vers 4 heures du matin, en plein passage du Trail de Verbier, parti dans la nuit. Nous voilà installés sur nos sièges, avec nos assistances dignes de coureurs élites, pendant que les coureurs du Verbier défilent à côté en se demandant ce qu'on fait là et si c'est un ravitaillement hors-zone. Très drôle. Moins drôle : depuis une bonne heure, je souffre d'une irritation entre les fesses, vraiment douloureuse. On m'avait dit qu'une personne au ravito aurait du talc. Personne n'a de talc, personne n'a de crème et je n'ai rien dans mes affaires, je commence à flipper. Une dame arrive, je la prends pour une bénévole : « Vous auriez du talc ? — Ah oui, mon fils Robin en a, il arrive ! » J'attends Robin. Quelques minutes. Robin ne viendra jamais : Robin courait le Verbier et sa maman ne l'attendait pas au bon endroit.
Et puis il y a Christophe, qui nous bouscule, dans le bon sens. Je voulais changer mes lentilles : « Tu verras ça à Chamonix. » J'ai découvert des petites ampoules à chaque orteil, je voulais les percer : « Ne les perce pas, tu verras ça à Chamonix. » Et surtout la sieste : « Vous ne vous arrêtez pas maintenant. On est au bord du lac, il fait froid, vous allez vous réveiller frigorifiés. Vous vous changez, vous mangez et vous ferez une sieste plus tard, au sommet, au soleil, le jour va se lever, ça va vous faire du bien. » On ne le saura qu'après, mais c'est salvateur. C'est la leçon que je retiendrai de cet ultra : il faut toujours rester en mouvement, ou en « mouve lent », comme dit Bruno. Le mouvement, c'est la clé pour terminer un ultra.
En ultra, il faut toujours rester en mouvement.
Ou en « mouve lent », comme dit Bruno.
Yann arrive dix ou quinze minutes après nous, Sylvain aussi. Et Sylvain décide de s'arrêter là : son ampoule a modifié sa foulée, une autre douleur au pied s'est installée. Ce qui m'a impressionné : il a couru de Chamonix à Champex sans bâtons, parce qu'il prépare le Grand Raid, la Diagonale des Fous. Solide comme ça tout du long, il méritait vraiment d'aller au bout. Lui me dira plus tard, en retour : « Un diesel, ce Sylvain, il a mieux performé après Courmayeur ! Incroyable de ressources. » À 4h45, cinquante minutes après notre arrivée, on repart à deux, William et moi, au milieu des coureurs du Verbier.
« L'orage semble rester derrière nous, on attaque ! »
Le terrain devient roulant, les rôles s'inversent : c'est le gars de la plaine qui tire le groupe sur toute la deuxième section.
Grand Col Ferret, après 23 heures
Une des montées les plus raides du parcours : 19 %, avalés à 692 m/h, FC 110, les valeurs exactes du tapis de Nantes. Au sommet, William, Sylvain et Yann avouent avoir eu du mal à suivre. Pour la première fois depuis le départ, je me dis que finir devient réellement possible. Il reste encore énormément de chemin, mais je cesse enfin de me demander si cette boucle est trop grande pour moi. Trois minutes plus tard : « En Suisse 🇨🇭 ».
Champex : sieste refusée
Au bord du lac, Christophe nous bouscule et nous garde en mouvement : « vous ferez une sieste plus tard, au sommet, au soleil. » Salvateur. Record de vitesse de montée juste avant : 780 m/h, après plus de cent kilomètres.
« Ce lever de soleil qui fait du bien ! »
Direction Bovine. Au col, une sieste de 20 minutes, les hallucinations visuelles commençaient, après 30 heures debout. Cette nuit-là aussi : un randonneur bousculé, endormi dans son hamac tendu en travers du chemin.
« Dernière montée engloutie en 1h40 ! »
Le Col de la Balme, 18 % (la pente exacte de la séance pic du tapis), à 646 m/h après trente heures. « Tout devenait une "dernière" : dernière côte, dernière descente… » Et enfin, se lâcher dans la descente.
Le kit de secours
On repart de Champex vers 4h45, William et moi, au milieu des coureurs du Verbier. Étrange, cette foule en pleine nuit, mais nos chemins se séparent vite : nous prenons la direction de Bovine. Et pour moi, les premiers kilomètres sont horribles. L'irritation entre les fesses rend chaque pas difficile ; j'essaie des positions, des façons de courir, de marcher, rien n'y fait. Je cherche une solution : j'ai bien un baume à lèvres, mais impossible à étaler correctement. Et puis le flash : j'ai des pansements hydrocolloïdes dans mes affaires, des grands carrés. J'en parle à William, je lui dis qu'il va falloir que je m'arrête pour découper tout ça. Il sourit, s'assoit sur un rocher, prend la pause comme elle vient.
Me voilà donc en pleine nuit, au milieu d'un chemin désert, à me découper deux carrés de pansement et à me les poser entre les fesses. Il n'y a personne à des kilomètres et pourtant j'ai l'impression d'entendre des voix autour de moi, qui se moquent et qui rigolent. Hallucinations auditives, première alerte de la fatigue. Je me recharge, je repars et c'est le jour et la nuit : soulagement immédiat, plus de frottement, plus de douleur. Une nouvelle étape redémarre et je suis confiant pour la suite. Avec ces irritations, j'étais vraiment inquiet.
C'est aussi dans cette portion, sur le chemin du TMB, qu'on tombe sur une scène improbable : un hamac tendu en travers du sentier, avec quelqu'un qui dort dedans. William, souple, réussit à se faufiler en dessous sans encombre. Moi, avec mon sac à dos, j'ai beaucoup plus de mal : je bouscule un peu le hamac et en me retournant pour vérifier, j'éclaire le dormeur en plein phare avec ma frontale. Il n'a pas bronché. Pas même un mouvement. On est repartis sur la pointe des pieds, morts de rire.
Aparté — pourquoi hallucine-t-on en ultra ?+Les hallucinations sont fréquentes sur les ultras longs, surtout après une nuit blanche. Elles n'ont en général rien de pathologique : c'est la combinaison du manque de sommeil et de l'épuisement physique qui brouille le traitement des informations sensorielles.
Les hallucinations sont fréquentes sur les ultras longs, surtout après une nuit blanche. Elles n'ont en général rien de pathologique : c'est la combinaison du manque de sommeil et de l'épuisement physique qui brouille le traitement des informations sensorielles. Le cerveau fatigué a plus de mal à distinguer le réel de l'imaginaire et il comble les vides. Un rocher devient une silhouette, une racine un animal, le vent une conversation. On parle souvent d'illusions, une vraie forme mal interprétée, plus que de visions surgies de nulle part.
Une étude menée précisément sur l'Ultra-Trail du Mont-Blanc a mesuré le phénomène : sur des coureurs bouclant l'épreuve en 27 à 44 heures avec seulement 12 minutes de repos en moyenne, la privation de sommeil combinée à l'effort intense a produit des effets allant du simple ralentissement des réflexes jusqu'aux hallucinations visuelles. Le meilleur remède reste le plus simple, celui que Christophe m'avait soufflé à Champex : une micro-sieste. Vingt minutes suffisent souvent à tout remettre en ordre.
Source : Hurdiel R. et al., « Combined effects of sleep deprivation and strenuous exercise on cognitive performances during The North Face® Ultra-Trail du Mont-Blanc® », Journal of Sports Sciences, 2015.
Vingt minutes à Bovine
On monte vers Bovine et le jour se lève. C'est magnifique. Ce qui nous tient : l'idée de s'accorder une petite sieste au soleil là-haut, comme Christophe nous l'avait promis à Champex. On monte, on monte, jusqu'à ce que vers 8 heures, on décide de s'arrêter : William comme moi commençons à avoir des hallucinations sur le chemin. Des bouts de bois qui deviennent des cabanes, des rochers qui deviennent des personnes. C'est le signe. On s'allonge de tout notre long sur un coin d'herbe, deux ou trois réveils calibrés sur 20 minutes et on s'endort en moins d'une minute. Vingt minutes plus tard, on se réveille requinqués comme après une nuit complète.
La montée vers Bovine, quand le jour se lève
Un peu avant, j'avais atteint les 104 kilomètres : la distance de mon record, l'Ultra Castle Tour. Au-delà, c'était pour moi du territoire inconnu. Après Bovine, une belle descente jusqu'à Trient. L'énergie va et vient, William a un coup de moins bien, mais on monte encore à 600-650 m/h, on fait des pauses, pas de gros bobo, les jambes sont OK. Ce qui motive, c'est que tout devient une « dernière » : la dernière montée, la dernière descente. Ça donne un goût de fin et on en profite.
La dernière montée, la dernière tarte
Au pied du Col de Balme, il ne reste plus qu'une très grosse montée. On croise pas mal de randonneurs, on approche midi et avec la fatigue on est un peu moins réceptifs aux questions : « qu'est-ce que vous faites là ? c'est quoi le Mandala ? ». On répond en une phrase, que c'est le tour du Mont-Blanc en mode rapide, qu'on est partis hier et qu'il faut arriver avant ce soir. Cinq kilomètres, plus de 1 000 m de dénivelé : elle nous fait peur et pourtant on la monte en 1h40. Je savoure chaque lacet. Ce n'est pas que la montée est facile. C'est simplement que je sais qu'elle est la dernière. Au refuge du col, on ne s'attarde pas trop, juste le temps d'une bonne tarte à la myrtille avec un peu de chantilly et un Fanta.
De la Forclaz au Col de Balme, la dernière grosse montée
Puis la grosse descente vers Argentière, finalement pas très technique, en partie sur une piste de ski. Sur deux ou trois kilomètres, on se lâche enfin : on descend à fond la caisse. La seule fois de tout le Mandala. On se dit avec William qu'on ne va pas tout faire comme ça, mais qu'on a pris du plaisir.
La descente vers Argentière, la seule où l'on s'est vraiment lâchés
Yann, la chapelle et l'orage
Il ne reste plus qu'une longue portion de faux plat descendant jusqu'à Chamonix. C'est sans compter un problème d'orientation : on loupe le chemin qui longe l'Arve et on se retrouve sur la route d'Argentière, avec les voitures qui surgissent au dernier moment dans les virages. Pas très cool en fin de parcours. Et c'est là qu'arrive un message sur le groupe WhatsApp : Yann est devant nous. Parti quinze minutes après nous de Champex, il nous a doublés pendant qu'on dormait à Bovine et il s'est abrité sous la chapelle des Praz en attendant que l'orage passe. Coup de chance, on n'est pas loin. On le retrouve là, on le motive à nous suivre pour finir au moins tous les trois. Il reste cinq ou six kilomètres, il a les releveurs en feu, il serre les dents. Moi, j'arrive encore à dérouler.
Et là, je regarde ma montre. Il va me manquer 900 mètres pour franchir la barre des 150 km. Vu de l'extérieur, ça doit sembler absurde mais je sais que c'est un cap que je ne suis pas près de refranchir. Me voilà donc à faire des allers-retours sur le chemin pour grappiller quelques mètres par-ci par-là. J'envisage même un détour par la piste de Chamonix. Mais finalement, une dizaine d'allers-retours suffiront : 150,01 km.
Le cercle se referme
Un peu avant 15 heures, nous voilà tous les trois dans les rues de Chamonix sous une pluie fine. L'orage nous cueille pile pour l'arrivée : jusque-là, on n'avait pas eu besoin de la veste de pluie, on l'aura pour les quatre ou cinq derniers kilomètres. Et on arrive devant l'église, place du Triangle de l'Amitié, tous les trois. Pas de haie d'honneur, pas de musique. Juste les bénévoles et les copains d'aventure arrivés avant nous, qui nous attendent au bar sur la place, nous applaudissent, nous félicitent. On voit dans leurs yeux qu'ils sont aussi fiers que nous. C'est mémorable de les retrouver là, après avoir quitté certains à Champex. Je vois Bruno, on se félicite et je le remercie de m'avoir embarqué dans cette aventure. Je m'attendais à être submergé par l'émotion. En réalité, je ressens surtout une immense sérénité. Comme si tout s'était déroulé exactement comme il fallait.
Bilan corporel étonnamment léger : quelques mini-ampoules, un ongle à peine noirci par une pierre tapée, aucune grosse courbature. Je marchais bien le soir même et le lendemain. Tibial postérieur RAS, genoux RAS. Pendant des mois, j'avais surtout considéré mon corps comme quelque chose à réparer, renforcer, surveiller. En franchissant cette ligne, je ressens surtout de la reconnaissance. Il ne m'a jamais lâché. Finir debout, frais et lucide, au point de surprendre les bénévoles, « pour un non-montagnard ». Et très vite, c'est parti pour le débrief : on raconte nos aventures, on prend des nouvelles de chacun. On apprend que le premier a surpris tout le monde en arrivant vers 5 heures du matin. Et que Christine, elle, est bien repartie, mais que sa montre a rendu l'âme, qu'elle s'est un peu perdue en Suisse et qu'elle va faire du rab. Je suis épaté par sa force.
On se quitte pour mieux se retrouver le soir, à 20 heures, dans un restaurant népalais : l'Annapurna. C'était tellement évident. Tout le monde en tenue de ville, on se reconnaît à peine. Super soirée à recharger les batteries, à partager d'où l'on vient et comment on en est arrivés à prendre ce départ. On écoute surtout les récits de ceux qui sont partis au Népal, qui nous racontent leurs aventures et nous donnent forcément envie. Certains parlent déjà de l'édition prochaine, prêts à repartir. Le groupe WhatsApp, lui, restera actif encore des jours : photos, souvenirs, anecdotes. Je rentrerai le lendemain, après une dernière promenade dans les rues de Chamonix.
Le débrief nutrition : ce que j'avais prévu, ce qui s'est passé
Sur une course de 35 heures non-stop, on brûle énormément d'énergie, mais l'estomac, secoué par l'effort, ne peut pas tout encaisser. Tout l'enjeu était là : manger et boire régulièrement sans jamais le saturer. Trois choses comptaient vraiment. L'énergie d'abord : impossible de remplacer en courant tout ce qu'on dépense, l'objectif était donc de couvrir un peu plus de la moitié, le corps puisant le reste dans ses réserves. Le sel ensuite, mon vrai point de vigilance : par 34°C, on transpire énormément et sans compenser le sodium perdu, c'est la porte ouverte aux crampes. Les glucides enfin, le carburant rapide, apportés en flux régulier par les boissons, compotes, barres et gels. La caféine n'était qu'un bonus, pour tenir la nuit.
J'avais découpé la course en trois grandes parties et pré-préparé chaque tronçon dans son propre sachet : j'ouvrais, tout était dedans, aucune décision à prendre en courant. Carré, sur le papier. Sauf qu'en course, deux choses ont dérapé. Je n'ai quasiment pas bu ma boisson énergétique : j'avais vu beaucoup trop large. Et plusieurs barres sont restées au fond du sac, mon corps n'en voulait pas. Ce qui m'a sauvé, c'est la vraie nourriture trouvée en chemin : la crêpe et la tarte aux myrtilles, le Coca, le Fanta et les repas chauds des deux points d'assistance. Mon corps réclamait du vrai aliment.
Le bilan est clair. Aucune crampe ou problème gastrique de toute la course et c'est l'essentiel. Mais j'ai mangé bien moins que planifié, preuve que le corps sait puiser dans ses réserves et qu'un plan trop chargé n'est pas la clé. La grande leçon : sur très longue distance, on a envie de vrai. De la vraie bouffe, simple, prise dans les villages, pas d'une collection de gels.
L'édition 2026, en chiffres
D'après le communiqué officiel de l'organisation
La septième édition du Mandala du Mont-Blanc (151 km, +7 900 m officiels) a été remportée par Thomas Pousset en 25h08 et chez les femmes par Hélène Léger en 33h13, celle-là même qui avait gagné la toute première édition en 2020 et dont la photo m'avait donné envie de venir. Internationale sur 24 heures et double championne de France de la spécialité, elle était venue « pour le plaisir ». Sur 40 dossards disponibles, 38 personnes s'étaient engagées, 31 ont pris le départ (20 sur le tour complet), 13 ont bouclé leur cercle.
Christine, elle, a totalisé 161 km et 9 900 m de dénivelé, plus que tout le monde, à cause d'une erreur de parcours en Suisse quand sa montre a rendu l'âme. Ce qui explique ses 37h28. La Vendéenne de 34 ans, mère de six enfants, venait de se qualifier pour la finale des UTMB World Series 2027 en terminant deuxième de l'Ultra-Trail des Chevaliers. Son état d'esprit sur ce second Mandala : « Tu ne fais pas le Mandala pour un chrono ou pour une place, mais pour vivre une aventure. Comme à chaque fois, les émotions sont fortes et nombreuses. »
Un détail qui dit tout de l'esprit de l'épreuve : prévenus des orages annoncés dans la nuit entre Courmayeur et Champex, les organisateurs avaient donné pour consigne de neutraliser sa course et de se mettre à l'abri, le temps d'arrêt étant déduit du temps final. Consigne appliquée à la lettre, collectivement, pour appréhender ensemble les dangers de la montagne.
Classement — Mandala du Mont-Blanc 2026 (151 km, +7 900 m)
- Thomas Pousset (France) 25h08
- Adelin Quibat (France) 30h03
- Bruno Poirier (France) 30h38
- François Evrard (Belgique) 30h43
- Francesco Gabrielli (Italie) 32h22
- Hélène Léger (France) 33h13 — première féminine
- Clément Maulavé (France) 33h13
- Sylvain Rousselot (France) 34h30
- William Metref (France) 34h30
- Yann Fontana (France) 34h30
- Christine De Geloes (France) 37h28 (161 km, +9 900 m)
- Gaël Géhin (France) 38h41
- Nicolas Blanchet (France) 38h41
La huitième édition aura lieu les 9 et 10 juillet 2027. Les inscriptions sont déjà ouvertes, mais il n'y a que 40 places.
La trace : 150,01 km autour du massif
Trace GPX complète de la course · fond de carte © OpenStreetMap
Le profil : 150 km, 7 600 m de D+
Altitude en fonction de la distance
« Dans l'ultra, rien n'est jamais définitif. C'est comme une mini vie. »
Ce que mon Mandala m'a appris
« Je quitte Chamonix le cœur lourd mais l'esprit léger. » Je craignais de me retrouver seul en montagne : je n'ai jamais été aussi bien accompagné, 34 heures d'effort avec William, ces foulées partagées avec Sylvain et Yann. On a fini à trois, William, Yann et moi, dans les rues trempées de Chamonix. J'aurais tant aimé finir à quatre. Et une poignée de bénévoles, souvent d'anciens participants, aux petits soins à n'importe quelle heure. Derrière Bruno, 3e de cette édition à 61 ans, c'est toute une communauté qui emmène chaque année des coureurs au Népal dans le même état d'esprit. Je crois qu'ils ne redescendent jamais vraiment.
Une aventure pareille ne se vit jamais seul, et je tiens à remercier celles et ceux qui l'ont rendue possible. Les premiers, ceux qui comptent avant tout : ma femme et mes enfants. Ce sont eux qui vivent la préparation au quotidien, les réveils tôt, les week-ends amputés, mais aussi le stress que je diffuse à l'approche d'une échéance, l'inquiétude qui déteint et ces douleurs qui me rendent parfois grognon. Ce sont eux, encore, qui acceptent les vacances en montagne pour continuer à s'entraîner. Ce projet, on l'a porté à la maison bien avant Chamonix et le petit mot glissé dans mon sac par ma fille disait tout ce que je n'ai pas la place d'écrire ici. Ma famille, mes proches, mes amis, mes oncles qui m'ont mis le pied à l'étrier. Mes parents, aussi, qui m'encouragent à leur façon : un peu inquiets de me voir aller si loin dans l'effort, mais fiers. On ne court jamais vraiment seul. Car si je m'entraîne souvent en solitaire, j'aime aussi partager des kilomètres : des courses avec Robson, des sorties avec mon club, le RACC Trail. Il y a aussi Anthony, mon kiné, sans qui rien de tout cela n'aurait été possible : quatorze mois de rendez-vous hebdomadaires pour rendre mon corps plus fort. Et puis il y a un cercle différent, celui du quotidien : mes collègues de Jho. Ce sont elles qui m'encouragent, le midi, quand il faut quitter le bureau pour aller m'entraîner : toujours le bon mot pour entretenir la flamme, à suivre mes défis de près. De grandes supportrices derrière l'écran. Merci, enfin, à Bruno de m'avoir accepté sur son Mandala et pour l'âme si particulière qu'il donne à cette course.
C'est dans la monotonie que se construit la vraie endurance de la tête.
Et puis il y a ce paradoxe que le Mandala a confirmé : la plaine et ses formats ingrats, tourner en boucle, répéter la même côte, supporter l'immobilité du paysage, forgent une force mentale que la montagne seule ne donne peut-être pas. Là-haut, au moins, le décor change et porte. C'est ailleurs, dans la monotonie, que se construit la vraie endurance de la tête.
« Je suis venu chercher cette ambiance intimiste, si particulière, que tu insufflais déjà, Bruno, dès les éditions du Hash Orient Trail en 2013, chez toi en Vendée. J'ai trouvé tout ce que j'étais venu chercher : des paysages à couper le souffle, le goût de l'effort, la douleur et le plaisir du long. Mais au-delà de tout ça, j'ai vécu une expérience humaine d'une rare richesse. »
« Merci Bruno pour cette révolution autour du Mont-Blanc et autour de moi. Merci à tous, coureurs comme bénévoles, pour votre générosité, votre convivialité, votre bienveillance. Prenez soin de vous. »
Sylvain — Chamonix, juillet 2026
Ce que je suis allé chercher
J'étais parti en pensant que j'allais passer du temps tout seul. Comprendre, peut-être, pourquoi je fais ce type de course. M'offrir ce temps d'introspection pour réfléchir à tout ça. Et finalement, je n'ai jamais été seul une seule minute et cette aventure a été d'une richesse humaine que je n'attendais pas.
C'est peut-être ça, la vraie réponse. Je passe du temps seul à préparer ces courses, à m'entraîner, à réfléchir. Mais au fond, tout ça, c'est pour passer du temps avec des gens. Pour partager.
Et puis il y a une reconnaissance que je n'attendais pas : celle que j'éprouve envers mon corps. Avoir tenu 34 heures sans défaillance, avec un tendon récalcitrant depuis de longs mois, en habitant à trente-cinq mètres d'altitude. La montagne n'est pas mon environnement, ce n'est pas vraiment ma place et pourtant : c'est possible. Il a répondu présent du premier au dernier kilomètre.
Le vrai contrecoup est venu plus tard et pas des jambes : une dizaine de jours difficiles au retour à la maison. J'ai d'abord cru à une bactérie attrapée en montagne, c'était sans doute une simple gastro. Il m'a fallu du temps pour me réalimenter normalement. Mais deux semaines plus tard, tout était rentré dans l'ordre et je m'apprête déjà à reprendre les footings.
Comme je l'ai dit à l'arrivée : cette course était pleine, entière. Je ne changerais rien. Et depuis que je suis rentré, il y a quelque chose d'inhabituel : je n'ai pas cette envie incompressible de me projeter sur autre chose. Je ne me dis ni « je voudrais le refaire », ni « je ne voudrais pas ». C'est comme si j'avais répondu à toutes les questions. Comme si j'avais tout rechargé. J'ai tellement profité, tellement vu, tellement vécu, que je suis comblé. Le mandala enseigne l'impermanence : ce qu'on trace finit par s'effacer. Alors maintenant qu'il s'efface, il ne me restait qu'à le raconter et pour le moment, je n'ai rien d'autre à accomplir.
Sylvain Rousselot
De La Montagne à Chamonix, juillet 2026
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